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La vie des artistes semble étrange à la plupart des gens. On l'imagine peu soumise aux contraintes, détachée de la vraie vie, irréelle, légère. Et pourtant, si l'on se penche un peu sur leur quotidien, on se rend compte que les frustrations, les déceptions, la compétition sont au rendez-vous. Un peintre de la région, plutôt secret, témoigne de sa passion parfois polluée de désillusions et d'idées reçues.

« J'ai environ 50 ans et je peins depuis les années 90. J'ai d'abord peint parallèlement à une activité professionnelle qui n'avait rien à voir puis finalement, année après année, la peinture a gagné du terrain dans ma tête, dans le cours de ma vie. La peinture est devenue essentielle. Le temps que je devais consacrer à mon emploi de l'époque me semblait du temps perdu. Je suis devenu las, déprimé, frustré. Peindre pendant mon temps libre ne suffisait plus. Devoir partir travailler le matin me semblait un enfer alors que tout ce que je souhaitais était peindre, continuer à peindre. Après une certaine déprime, après le doute, les interrogations, j'ai donc choisi de laisser tomber mon boulot, mon salaire, quelques habitudes confortables pour me sentir enfin heureux et soulagé d'être libre de prendre le pinceau quand je veux.
« L'aspect économique intrigue énormément les gens. On me demande toujours si j'arrive à en vivre, si ça rapporte, si ça marche. Je suis souvent étonné de l'indiscrétion de certaines personnes qui insistent lourdement sur ce point. Non, ce n'est pas facile. On tombe dans la débrouille, on vit autrement. On voyage moins, on achète moins. J'ai une compagne qui travaille ce qui est un atout bien sûr. L'atout c'est surtout de vivre avec quelqu'un qui vous soutient et vous encourage. C'est mon cas. Parfois, on aimerait gagner un peu plus d'argent mais quand je mets en balance mon compte en banque et mon plaisir, il n'y a pas photo. Ce qui est difficile parfois, c'est le regard et le jugement, comme un reproche. Tant qu'on est un peintre qui ne réussit pas trop, on sent qu'on ne nous prend pas au sérieux comme si on réalisait un caprice, comme si la peinture n'était qu'un hobby. Ce n'est pas considéré comme un vrai boulot. Et ça, parfois c'est désobligeant.
« Je veux exposer. C'est très important. J'ai besoin de montrer, j'ai besoin de voir si mon travail, si mon univers trouve des échos. Et quand des ponts s'établissent avec le spectateur, alors là, c'est génial, c'est formidable. C'est sans doute le plus grand plaisir après l'acte de peindre. Mais pour exposer, il faut trouver des lieux, des murs. Et ça, c'est difficile. C'est comme chercher un boulot. C'est un chemin frustrant, semé de déceptions. A mon niveau, celui d'un peintre inconnu, sans guère de réseau, trouver des expos est un acte solitaire, lourd, laborieux, qui demande de sortir de sa bulle, de se vendre, de trouver les mots, de faire des compromis. J'ai parfois l'impression de mendier. C'est comme ça que je peux le vivre. Ou qu'on me le renvoie. Quand on reçoit des réponses qui disent "votre travail, même s'il est enthousiasmant, ne correspond pas à l'esprit de notre galerie", "Malheureusement et en dépit de l'intérêt de votre travail, cela ne correspond pas à ce que nous recherchons pour le moment", "J’ai regardé avec attention vos œuvres, certes de qualité, mais malheureusement elles ne correspondent pas à ma sensibilité", "Merci de nous avoir permis de découvrir votre intéressant travail. Mais nous ne pouvons pas donner suite", je vous assure que ça blesse. Quand on postule plusieurs années de suite à des manifestations artistiques et qu'on est refusé, refusé, refusé, il faut encaisser. C'est très difficile.
« Oui, bien sûr, j'expose quand même mais j'avoue que je rêve de beaux lieux d'expos, des lieux où passent du monde, des lieux où on met en valeur le travail, où la lumière est belle, où on est fier de montrer son boulot. Et ça, en ce qui me concerne, c'est rare. Oui, il y a plein de lieux pour exposer, des lieux plus ou moins alternatifs, des bars, des restaurants, des halls d'hôtel, des magasins, des petits salons locaux. Des endroits souvent sans communication ni passage. Les endroits où nos peintures font office de déco mais où on accroche quand même parce qu'on en a besoin. Il y a aussi les endroits où il faut payer, 200, 600, 1000 euros pour exposer quelques jours. Mais au bout d'un certain nombre d'années et d'expériences de ce type, je rêve de mieux.
« Je n'évoque pas souvent ces difficultés et ces déceptions parce que j'ai toujours peur que les gens en déduisent que mon travail ne vaut pas grand chose et qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Oui, quand on me refuse l'accès à une expo qui me fait rêver, je me demande si je ne suis pas nul ? Je me demande "pourquoi pas moi" ? Surtout quand des amis décrochent de bonnes expos et vous en parlent avec enthousiasme. Je me réjouis pour eux mais c'est aussi un crève-cœur, qui peut tourner au complexe, à l'amertume. Je ne suis pas un génie mais je sais que depuis que je peins, ma peinture existe, qu'elle plait. Mais pas aux "décideurs". Là, ça coince toujours.
« Quand j'ai commencé à me professionnaliser, que j'ai décidé et assumé que la peinture était désormais mon métier, j'ai découvert comme un Candide l'univers des artistes. Et j'avoue que je n'ai pas toujours trouvé un esprit solidaire. A ce moment-là, j'aurais eu besoin d'échanger, de discuter, de recueillir des infos, d'avoir des avis, des conseils, des coups de main mais j'ai vite eu le sentiment que je devais me débrouiller en solo. Oui, j'ai rencontré certains artistes très généreux toujours prompts à vous donner un filon, à vous rendre un petit service mais c'est plutôt chacun pour soi. Le manque de curiosité des artistes envers les autres artistes m'étonne aussi souvent. On boit des coups ensemble dans les vernissages mais sorti de ça… C'est vrai que le métier est difficile - j'en parle assez ici -, que les artistes sont nombreux, qu'ils sont vulnérables, qu'il faut s'accrocher pour exister, que les places au soleil sont rares. Et tous les artistes rêvent d'une place au soleil.
« Je pense qu'aujourd'hui les artistes doivent réinventer leur métier et donc leurs expos. Comme un acteur à qui on ne propose rien et qui se met à écrire et à monter ses propres spectacles parce qu'il ne peut pas faire autrement. Il doit jouer. Moi, je dois peindre. Je ne pourrais pas revenir en arrière, retravailler dans un bureau avec un supérieur. Je dois peindre. Mais ce n'est pas toujours bien compris et accepté. Si je devenais une star de la peinture, alors là, ce serait accepté. J'aimerais bien organiser des expos, inviter d'autres artistes, entreprendre avec eux, créer un événement original et moderne pour contraster avec la façon souvent vieillotte d'envisager la mise en scène de la peinture autour de nous. Je souhaiterais surtout amener les gens à regarder de la peinture, à se familiariser avec l'art, à ne pas en avoir peur. Et à oser acheter bien sûr. Ce qui semble malheureusement être un passage à l'acte fort difficile à envisager pour beaucoup de gens, sans même parler de crise ou de finances. Les écrans plasma s'arrachent comme des petits pains, pourquoi pas les toiles ?!... C'est un problème de fond.
« Vendre. Oui, je souhaite vendre. C'est très gratifiant de vendre. C'est la preuve que son travail dégage de l'émotion, qu'il touche. C'est un échange. Chaque fois que je vends, je le prends aussi comme un encouragement pour continuer. Ça me fait exister. C'est un investissement sur mon avenir, même si ce n'est qu'à court terme à chaque fois. Je vends peu cher. Je ne me sens pas le droit de mettre des prix élevés. Je suis un peu surpris de voir des artistes pas plus connus ou cotés que moi mettre à prix leurs toiles pour quelques milliers d'euros. Ça cultive cette image de luxe qui colle à l'art et qui n'incite pas les gens à considérer que l'art est pour tout le monde. Si quelqu'un a envie d'une de mes toiles, je ne souhaite pas qu'il reparte sans. Je m'adapte, dans une certaine mesure. Oui, je rêve d'une petite place au soleil et d'un peu de succès parfois, de reconnaissance, c'est certain, mais penser que vendre cher te transforme en "vrai" peintre, c'est nul. Malheureusement cette idée est très répandue, autant chez les artistes que chez le public. Je ne suis pas d'accord. Il ne s'agit pas de brader mais d'être en phase avec les gens.
« Etre peintre est difficile mais je suis heureux. Je me bats. A chaque difficulté, je pense que je peux peindre, que je peux toujours peindre et ça me rassure, ça me console. L'inspiration est infinie. C'est une grande liberté d'y puiser son quotidien. Être peintre m'a permis de rencontrer énormément de monde. C'est un boulot de solitaire, de misanthrope parfois et pourtant de partageur en même temps. J'aime à y croire en tout cas.
Propos recueillis par Catherine Pouplain
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