Zone d'Expression Numérique des Nouveaux Espaces du Web Sociétal

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Théâtre, un espace thérapeutique Imprimer
Handiversités
Samedi, 20 Décembre 2008 13:05

yvesYves est psychomotricien à Kerpape, centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelles, à Ploemeur, dans le Morbihan. Plongé dans le milieu du théâtre depuis toujours, il a eu un jour l'idée d'associer le jeu à son métier, et anime depuis plusieurs années des ateliers de théâtre au sein du centre. Passionné et convaincu par l'utilité de son travail, il a eu envie de mettre par écrit ses réflexions. Aux frontières du journal de bord, nous publions un extrait de ce document sensible, comme le carnet de voyage intime d'un observateur impliqué...
Yves Grouazel - Psychomotricien

La rentrée de septembre 2008 a eu lieu il y a quelques jours. Les élèves de l'école primaire et du collège font une pause d'un quart d'heure. Je descends d'un étage pour gagner, sous l'école, une grande salle : la salle de théâtre pour les uns, la salle d'expression pour d'autres ... Comment appeler cet espace, sinon « salle polyvalente » ?

J'ai rendez-vous à 15h45 avec les élèves de 6ème, 5ème 1 et 5ème2.

Quand je débouche dans le couloir, ils sont déjà « tous » là, devant la porte, en avance un peu sur l'horaire. « Tous », c'est, en fait, un petit groupe : il n'y a qu'une élève cette année en 6ème ; 5 élèves en 5ème1 et 4 élèves en 5ème2. Cela devrait faire un groupe de 10. Aujourd'hui, pour cette première séance ils sont 7...

Plusieurs d'entre eux parlent fort, font monter l'excitation dans cet endroit un peu à part des locaux scolaires, comme une pression qui s'échappe, dès que l'occasion se présente, en l'occurrence dans ce couloir sans adultes qui amplifie leurs voix. Beaucoup de mouvements, de gestes mal contrôlés : une impression plutôt mauvaise en y entrant... Tout ça baisse un peu quand ils me voient arriver ...

Kévin est tout rouge d'excitation. Il vient un peu à ma rencontre. C'est le plus jeune. Il se tient debout parmi les autres, les domine avec sa taille, sa carrure, sa rondeur. Un vrai sourire de rencontre. Il veut me dire bonjour.

Plusieurs d'entre eux veulent ainsi me dire bonjour, individuellement me serrer la main.

Comme partagé entre son agitation et l'envie de me montrer que ça lui plait de reprendre, que « le théâtre », « c'est génial ». Un duvet sur sa lèvre supérieure, des gouttes de transpiration qui montrent à quel point ça a été intense, en quelques instants, de s'agiter, de parler à tue-tête, de chercher à entraîner les autres dans son grouillement.

Maxence me dit bonjour, très « clairement ». Je passe à ses côtés pour ouvrir la salle. Il est dans un fauteuil manuel, les deux jambes plâtrées des pieds aux genoux, allongées sur des palettes, à l'horizontale. Lui aussi parle fort :

- « Comment je vais faire pour jouer ? »

Je me dis que je le connais depuis longtemps, je l'ai toujours vu en fauteuil roulant, installé dans une coquille, les hanches en abduction (1) et donc, les pieds très écartés l'un de l'autre, souvent projetés en avant, dans des diffusions provoquées par ses émotions. Une posture en somme assez proche de celle-ci, si ce n'est qu'aujourd'hui, ayant eu une intervention (« Ils m'ont mis des vis et des plaques...»), il porte comme deux bottes blanches en plâtre, ses jambes sont droites devant lui. Cela doit modifier l'image qu'il se fait de sa personne. Je me dis qu'il ne se sert jamais de ses jambes dans le jeu, très rarement de ses bras. Ses « outils », ce sont : la mimique et la parole... C'est un parleur, un verbal. Toute son expression se tient là, dans sa bouche, sa gorge, le « museau » et les diffusions globales de son corps.

J'ai ouvert la porte. Ils se sont engouffrés, ont traversé l'espace vide. Tous ceux qui marchent ont coupé au plus court, ont pris des chaises et en quelques instants, ils se sont installés, comme ils le font à chaque fois - c'est un rituel - tournés vers l'endroit où ils savent qu'on travaillera... ou qu'on jouera. Assis en rang d'oignon, avec des petits espaces subtils, à peine perceptibles mais qui sont toujours les mêmes, petites frontières entre des duos ou des trios constitués. Kévin et Maxence sont déjà côte à côte... Duo verbal ...

L'année commence, au cours de cette première séance, par une déclinaison des notions de déambulation et contacts corporels avec les partenaires. Les sept élèves sont en train de se déplacer, marchant pour les uns, roulant pour les autres, en silence, ou presque. Je leur demande d'abord de ne pas se rencontrer, de ne pas communiquer. Petits fou-rires nerveux ici et là. Ils sont sages, sérieux, appliqués. Je n'en reviens pas. Tout de suite je fais un lien avec le travail de l'an passé, le projet qui s'était dessiné, les représentations qui avaient conclu tout ce cheminement, après quelques mois, début juillet. Je me dis - et c'est plaisant - que maintenant, quand nous nous retrouverons nous aurons peut-être un peu plus le même « vocabulaire » (ou « signes communs lisibles ») : tous paraissent rentrer dans le vif du sujet avec une adhésion souple et bien plus rapidement que l'année dernière. Comme si ceux qui ont vécu le déroulement de nos séances de l'année dernière appréhendaient beaucoup moins de passer devant le regard affûté des autres, les spectateurs en rang d'oignon.

Comme si ce que nous faisons ici, semaine après semaine, les règles, les rituels, l'exigence aussi, avait maintenant pris du sens à leurs yeux.

Elle vient d'arriver au Centre, la semaine dernière :

- « Est-ce que je le fais, moi aussi ? »

Alicia est en 6ème. C'est la seule élève de 6ème cette année. En passant dans le couloir du collège, je l'ai vue deux fois dans sa classe, seule, debout parmi les quelques pupitres, entre deux cours. J'ai entendu quelqu'un parler d'elle, l'autre jour en kiné : cela parlait de ses gros troubles mnésiques (2) et des répercussions que cela a sur sa vie de tous les jours.

Je leur ai demandé de continuer à déambuler et de commencer à communiquer, non par la parole mais par des contacts physiques, à peu près toutes les 5 secondes. Le mot « se toucher » provoque les réactions habituelles ... Le fou-rire nerveux reprend un peu partout. Je n'interviens plus.

Pour la plupart, cela consiste en de rapides et invariables contacts (effleurements) avec les mains, les doigts. Puis Kévin innove en entrant dans une longue série de contacts beaucoup plus musclés, un peu violents, le sourire aux lèvres. Il a accéléré, sans s'en apercevoir, je pense, et, de son épaule valide, il percute ceux qu'il rencontre en ponctuant à chaque fois d'un son métallique. Il s'amuse comme l'enfant de 13 ans qu'il est, il impose sa stature aux autres et je le sens chaleureux, joyeux. Est-ce qu'il pourrait, de lui-même, produire un contact moins massif, plus tendre ?... Il se met à utiliser sa tête dans un geste identifiable, connu, qu'on appelle « le coup de boule ». Pour le faire, il sélectionne les garçons, uniquement, vient se placer à l'arrêt devant eux et, posément, heurte son front au leur. Ceux-ci n'évitent pas sa proposition de contact, qui reste contrôlé : c'est déjà du théâtre, image violente vidée de sa violence réaliste.

Yves Grouazel

 

Au sujet des trois groupes dont il est question dans ces notes, quelques éléments sur leurs étiologies (3) :

Alicia : IMC (4)
Antoine : Hémiparésie (9) cérébrale infantile
Benjamin : Spina bifida (5)
Brieg : Séquelles de traumatisme crânien
Nicolas : IMC (4)
Lauréline : IMC Choréo (6) - athétose (7)
Margaux : Séquelles de traumatisme crânien
Kévin : Hémiplégie (8) cérébrale infantile G

 

(1) Abduction : mouvement d'un membre ou d'un segment de membre qui a pour résultat de l'écarter du plan médian du corps.

(2) Mnésique : troubles se rapportant à des affections de la mémoire.

(3) Etiologie : études des causes des maladies. Dans la pratique, le mot a dérivé et on l'entend comme " l'étiquette" définissant à quel type d'affection est rattaché tel individu.

(4) IMC : Infirmité Motrice d'origine Cérébrale / état congénital ou acquis très précocement, associant paralysie, mouvements anormaux et souvent aussi déficiences sensorielles et psychiques.

(5) Spina bifida : malformation consistant en une fissure du rachis, due au défaut de soudure d'un ou de plusieurs arcs vertébraux et à travers laquelle font hernie, sous forme d'une tumeur plus ou moins volumineuse, les méninges et parfois la moelle avec une quantité variable de liquide céphalo-rachidien.

(6) Choréo : manifestations nerveuses caractérisées par des contractions cloniques des muscles, tantôt lentes, tantôt brusques

(7) Athétose : mouvement involontaires, incoordonnés, de grande amplitude, affectant surtout les extrémités des membres et la face. Leur lenteur et leur caractère ondulant les distinguent des mouvements choréiformes.

(8) Hémiplégie : paralysie complète ou incomplète frappant une moitié du corps entièrement ou partiellement.

(9) Hémiparésie : paralysie légère d'une moitié du corps

 

Commentaires
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Emile Le Tennier  - Mr.   |2009-11-09 13:41:13
Attention: Yves Grouazel
Je pensais aux anciens de Saint Yves et ton nom m'est revenu,juste une petite recherche et je pense que j'ai la bonne personne,alors un grand bonjour, je suis a New York depuis 35 ans ,j'espere que tout va bien de ton cote, le bonjour a toute ta famille , Emile Le Tennier.
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